Les couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

avis, retour sur le roman de Pierre Lemaitre
Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre -2018

Pourquoi ? Rien que le titre me parle… Alors comme en plus je suis loin d’être indifférente à ce que nous concocte l’auteur, il me brûlait de lire son nouvel ouvrage. Allons-y !

L’histoire : Cette suite indépendante  (point de souci de compréhension si vous n’avez pas lu Au revoir là-haut.) ouvre le bal avec l’enterrement du patriarche de la famille Péricourt. Funeste moment qui conduit à un autre. Le fils de Madeleine se jette du haut de la fenêtre. Suite à la chute du garçon et à la trahison des personnes les entourant, la vie de Madeleine et Paul bascule. Une fois au plus bas, cette femme seule orchestre avec brio sa vengeance pour éliminer les ambitions de ceux qui ont voulu la briser.

Et alors ? C’est l’histoire d’une vengeance à grande échelle. Mère et fils dégringolent de plusieurs étages, l’un concrètement, l’autre de façon abstraite, mais une fois à terre, la remontée sera rude. C’est sans compter l’aide voulue ou contrainte d’une belle palette de personnages secondaires et de l’ingéniosité d’une femme à qui on a tout pris.

Alors, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour faire de ce règlement de compte quelque chose de spectaculaire. Bon j’avoue que je ne sais pas si tout était vraiment réalisable à l’époque, mais même si c’est un peu chargé parfois, j’ai choisi de prendre du plaisir.

Ce que j’aime avec Pierre Lemaitre c’est qu’il utilise les ingrédients qui rassemblent, (histoire de famille, de pouvoir et vengeance.) avec un style soigné. Même si j’ai dit au dessus que c’était un peu gros, ce n’est pas grotesque ; chaque situation est étudiée, amenée savamment avec tout le talent de conteur qu’on connait à l’auteur. Lemaitre prend son temps pour planter le décor, il nous installe dans la fin des années 20, astique ses personnages, brosse les situations et offre même quelques touches historiques en filigrane. (Krach boursier, montée en puissance d’un certain Hitler.)

Des reproches… peu…. Un essoufflement vers la fin que j’imaginais peut-être autre… Quant aux personnages secondaires, ils sont à mon avis, un peu excessifs, lorgnant vers la caricature, même s’ils soufflent un vent léger sur les histoires de corruption et de soif du pouvoir qui jalonnent le roman.

En bref : Un roman captivant et soigné.

Extraits : 

-Vous publiez sciemment des informations mensongères…

-Pas mensongères, là, vous allez trop loin ! Non, nous présentons la réalité sous un certain jour voilà tout. D’autres confères, dans l’opposition par exemple, écrivent l’inverse, ce qui fait que tout s’équilibre ! C’est la pluralité de point de vue.

Robert était purement instinctif. Capable de penser, mais pas longtemps. Anticiper au delà de la semaine lui avait toujours été difficile. Cette incapacité à imaginer les perspectives avait fait de lui un jouisseur.

Elle ne marchait pas, elle ondulait. Rue Saint Honoré, elle dépensa en deux heures le salaire de dix ouvriers. Pour Dupré, c’était l’échelle de valeurs, le salaire d’un ouvrier. Il n’était pas difficile de savoir ce qu’elle faisait avec son mari, l’ancien fondé de pouvoir de la banque Péricourt, elle siphonnait sa fortune.

Il reste de la poussière – Sandrine Collette

 

Pourquoi ? Décrit par François Busnel comme un diamant brut…. ça me donne envie de me faire piéger (ou pas.) On verra…

L’histoire : Nous sommes en Patagonie, dans une estancia, exploitation agricole d’Amérique du Sud. Une mère domine et trime, ses quatre fils obéissent et triment aussi. La dure labeur et la routine rythment une vie vouée à la pauvreté ; l’émergence de l’élevage intensif pousse vers la misère les plus petites exploitations. Mais un événement va tout changer pour La mère et ses quatre fils…

Et alors ? Très, très (oui j’en ai mis deux!) agréablement surprise. La comparaison alléchante de François Busnel n’était pas racoleuse, mais méritée. Nous suivons à tour de rôle les cinq personnages dans leur besogne et l’évolution peu reluisante de leur situation. C’est presque un huit clos grand ouvert avec des descriptions soignées aussi bien pour les paysages de Patagonie que pour les activités agricoles.

Le style de Sandrine Collette est en parfaite harmonie avec l’histoire. Brute, point d’envolée lyrique dans ce climat sec.  Il n’y a pas une succession d’aventures à en perdre haleine. Les personnages sont arides, tantôt violents, tantôt abattus par la rudesse de leur quotidien, mais attachés à leur croyance. Point de place pour les sentiments, juste quelques valeurs en surface qui font grincer les rouages de leurs relations.

Alors il faudra juste m’expliquer pourquoi je vois ce roman estampillé thriller en quatrième de couverture. Sandrine Collette a été connue par son roman de captivité Des Noeuds d’acier, mais doit-on la reléguer à une catégorie bien définie, alors qu’ici je ne flaire le thriller ni de près ni de loin.  L’action est lente. Des retournements il y en a bien sûr et l’action dévie par moment oui, mais on ne s’emballe pas… J’ai même mis deux semaines pour le lire, alors qu’il n’était pas très épais. J’avais juste envie de savourer…

En bref :  C’est noir, ça prend son temps, c’est brut et un peu poussiéreux. A lire !

Extraits :

Avec la même raideur. Et les mêmes travers. Elle picole autant que les gars, chacun son tour, se dit-elle en silence, les yeux levés au ciel, le sourire méchant.

Au loin, le ciel a viré maussade, taché de nuages noirs, Rafaël sent la tension dans l’air. Orage magnétique ? Pluie torrentielles ? […] Dieu qu’il en faudrait de l’eau? Et peut-être passera t-elle à côté, emmenée par les vents joueurs, et ils regarderont le flanc des nuages en rêvant de les crever au fusil – certains essaieront sans doute, dans un élan insensé.

 

Petit Pays – Gaël Faye

Petit pays – Gaël Faye – 2016

Pourquoi ? Parce que j’ai souvent trouvé mon bonheur dans les prix Goncourt des lycéens et que deux, trois avis m’ont poussée à la lecture. A mon tour d’aller faire un tour dans ce petit pays !

L’histoire : Gabriel est en France depuis vingt ans déjà, exilé de son petit pays. Son petit pays, c’est le Burundi qu’il a dû quitter brutalement pour sa survie. Il revient sur sa douce enfance et sur la genèse d’une barbarie inhumaine.

Et alors ? Petit pays, c’est aussi un petit roman à peine 200 pages, mais costaud sur pas mal de points. Il m’a remis en mémoire une tranche d’histoire récente (vingt ans sur une frise historique c’est un grain de poussière.) : la guerre civile qui s’est emparée du Burundi et a bousillé toute une population parce qu’une ethnie voulait prendre l’avantage sur l’autre.

L’aspect historique et politique est vu par un enfant qui tente de comprendre le monde des adultes. Par la naïveté du jeune Gaby s’extrait toute l’absurdité du conflit. Une histoire de nez agite deux ethnies, veut expliquer le père de Gabriel, mais le petit garçon a vite saisi que Le fond de l’air avait changé. Peu importe le nez qu’on avait, on pouvait le sentir.

J’ai trouvé les premières pages magnifiques. L’humeur sombre de Gabriel, un expatrié cherchant encore sa place qui ne se fond pas avec facilité à la vie parisienne, mais s’en accommode.

Les souvenirs de bonheur passé occupe une large place dans le roman. L’arrivée de la guerre civile est distillée entre deux douceurs.

Le style est délicat, simple. Peu de violence, l’auteur épargne au lecteur de la barbarie des génocides, même si quelques passages (sans aller trop loin dans l’horreur.) sont glaçants.

Allez maintenant je vais juste soulever mon petit bémol. Peut-être que j’en ai trop attendu ? Mais malgré les grandes qualités du roman, j’avais l’impression d’être sur un chemin balisé. La nostalgie heureuse de l’enfance, les bons copains, les petites anecdotes sympas, la montée progressive du conflit, la découverte de la passion salvatrice… Bon c’est juste un ressenti….

En bref : Un roman qui mérite d’être entre toutes les mains.

Extraits : 

Ma peau caramel est souvent sommée de montrer patte blanche en déclinant son pedigree.

A coup sûr, un pauvre gars avait voulu faire son intéressant après avoir regardé un film de Clint Eastwood, un après-midi, au ciné Caméo, et en un rien de temps cette mode s’était propagée dans toute la ville comme une traînée de poudre. A Bujumbura, il y a deux choses qui vont vite, la rumeur et la mode.

Je trouvais le silence bien plus angoissant que le bruit des coups de feu. le silence fomente des violences à l’arme blanche et des intrusions nocturnes qu’on ne sent pas venir à soi.

Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby – 2016
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Pourquoi ? : Parce que je suis toujours obligée de piquer les cadeaux que j’offre à ma mère. Puis lecture conseillée par la Lison, je dis on lit !

L’histoire : La tuberculose, la maladie et la méfiance qu’elle engendre, va bouleverser la vie d’une famille dans les années 50. Alors que la population croit au meilleur avec la fin de la guerre, la création d’une sécurité sociale et la période des Trente glorieuses qui se profile, la famille Blanc se retrouvera dépossédée, démembrée, car n’ayant jamais cotisé.

Et alors ? Ecriture brillante. Le genre de livre qui nous donne envie de noter la poésie percutante déversée tout au long des 250 pages. Roman court donc, mais qui fait son poids. Rapidement dans l’histoire nous subissons le désespoir d’une famille qui occupait le premier plan du village, et se retrouve mise à l’écart par crainte de contagion. La tuberculose, la peste blanche.

Malgré un style qui m’a bluffé pour la première partie, j’ai trouvé que par la suite, les jolies phrases prenaient trop de place, distillées en continu, le dernier tiers m’a un peu lassé. Pas vraiment d’action, peu de dialogue, on dirait davantage une succession de tableaux. Certains pourraient se sentir extérieur aux personnages, même si on ne peut rien reprocher aux qualités d’écriture de Valentine Goby

Quant à la couverture, elle est trompeuse. On pense que l’histoire offre des notes de joies, d’espoir, mais il s’agit avant tout de la lutte terrible d’une jeune fille qui veut réunir sa famille et gagner sa liberté. Or ses deux souhaits se combattent, puisque pour réaliser l’un il faut détruire l’autre.

En bref : Pour les amoureux de jolies phrases qui n’ont pas peur de la tristesse.

Extraits :

Le chuchotement trahit le secret, tous les enfants le savent. […] si le mot est prononcé du bout des lèvres, c’est qu’il ne faut pas le répandre. Elle a raison sans le savoir, la petite, le bacille doit être contenu ; qui sait si Odile ne dit pas le mot tout bas pour réduire son pouvoir de nuisance.

C’est un homme comme ça, honnête jusqu’au tréfonds. mais elle ne peut pas croire, voyant son visage rond, ses grosses mains aux ongles propres, le généreux gâteau aux pommes sous cloche à fromage, qu’il préfère l’honnêteté au malheur.

Le ventre d’Annie. Il la tient à distance de toute contrainte autre que lui, arme, armure, frontière, rempart, abri. Annie est intouchable car elle va être mère. Son ventre est une permission de supplémentaire contre laquelle tout reproche se fracasse. La grossesse est une île.